Post Gods
Concert le 26 mai 2007
Post Gods
David Michael Clarke + Sylvain Beorchia + Emmanuel Hubaut + cdrc lchrz
Concert post punk expérimental le 26 mai 2007
Au début
À l'origine, la flânerie de David Michael Clarke (DMC), une flânerie dans les rues de Stockholm (Suède) à la recherche d'une image que le hasard de la ville aura fabriquée et dans laquelle il pourrait y trouver une vision conceptuelle et romantique qui lui est propre, à l'image de ces photographies de couples d'objets et de gens : des gens et des choses (peut-être des amants) 2006. Une flânerie qui le conduit du côté de la firme Ericsson, précisément devant la porte d'un bureau. Au-dessus, une enseigne : " ERICSSON. POST GODS ". En bas à droite de l'image prise, un petit panneau qui réitère les mots GODS et POST. Bien évidemment la première lecture pour l'anglophone qu'il est, est trop belle, pour l'artiste conceptuel aussi : Post comme post modernisme, Gods pour Dieux. Encore mieux, " après les Dieux " et nous voici aux portes de Nietzsche !
La langue ici a la part belle. Les mots, le langage se transforment, circulent aux grès des acquis de chacun. Ces mots, qui dans leur langue d'origine signifient le plus simplement " bureaux des biens ", un bureau type d'entreprise, ici récupérés non seulement par la langue anglophone mais aussi par le vocabulaire artistique et les concepts issus de la philosophie. Un exemple digne de la réflexion de Muntadas sur l'évolution de la signification d'une phrase traduite en de multiples langues : projet On Translation. Plus encore ; voici comment un " bureau des biens " se traduit dans la tête d'un David Michael Clarke : non satisfait de s'en tenir à l'approche conceptuelle et philosophique, la sonorité ainsi que le visuel de cette appellation l'emmène tout droit dans un autre monde, celui de la musique, du rock, du post punk.
De retour en France, il écrit des chansons, cherche des musiciens en vue de créer son groupe de rock : Post Gods est né. Constituer un groupe de rock davantage comme la représentation d'un groupe de rock, comme une image, une enseigne, celle de Post Gods mise en exergue par Ericsson.
Créer un groupe comme un leurre, une idée, une icône, effigie, la trace d'une disparition à venir. Un groupe qui inclus sa propre mort. Partir d'une image, ce qu'elle dit, montre, évoque comme symbole. La déplacer, la re-spatialiser dans un espace-temps autre. Faire de ce groupe de rock, de sa genèse, sa vie une œuvre conceptuelle.
Pour cela s'entourer de musiciens au parcours atypique : Emmanuel Hubaut des LTNO, Dead Sexy Inc, Les Tétines Noires, chanteur et musicien de rock qui pratique le décalage, le remix, met récemment un pied (c'est le cas de le dire) dans l'art contemporain en photographiant des pieds d'hommes dans des chaussures de femmes ; co-réalise avec Stéphane Hervé un road-movie aux Etats-Unis peu avant la réélection de Georges Bush incluant une BO des Dead Sexy Inc, se produisant ensuite devant ce film dans des lieux d'art contemporain. Cdrc Lchrz, initiateur du centre de recherche du signe du son et du sens, organe conceptuel par excellence qui n'a de cesse de tester, compromettre, créer des systèmes qui interrogent les stratégies existantes entre tout émetteur et récepteur. Il participe dans ce cadre à un groupe TCHXX dont il est le batteur ; espace d'expérimentations, d'improvisation de sons proche du free jazz dont le public et lui-même sont les récepteurs. Là encore, un va-et-vient entre l'art et le son, une non reconnaissance d'une quelconque frontière, le son devenant alors matière, métalangage. À la guitare pour Post Gods, Sylvain Beorchia, membre du groupe 2tokiislands, compose une musique électronique aux sources de la musique d'ambiance et répétitive, en cela proche aussi d'un univers conceptuel.
Réunis à Hérouville-Saint-Clair (France) à l'invitation du Wharf centre d'art contemporain, les morceaux se fabriquent au fil des sessions, une première en décembre 2006, une deuxième en avril 2007 avant le concert le 26 mai dans le même lieu. Si DMC reste maître du jeu et leader du groupe, ayant écrit la plupart des chansons, la composition naît de cette rencontre incongrue entre les différents membres. Incongrue, car au-delà d'accepter de jouer et composer pour ce nouveau groupe, il aura fallu pour les membres adhérer au projet artistique et conceptuel de DMC : un groupe de rock comme œuvre d'art, de fait conceptuelle mais romantique dans ce qu'elle dégage de charge symbolique. Un groupe comme fiction, un jeu de rôle pour chacun ou chacun dans son propre rôle. Le profil romantique de DMC pour le coup colle plutôt bien à la figure romantique d'un leader de rock.
On pourrait bien sûr pensait aux Doors, au Velvet Underground et de sa filiation avec le monde de l'art et ses rapports très ou trop étroit avec Andy Warhol. Devenir une star comme le préconisait ce dernier " Dans l'avenir, tout le monde sera une star pendant quinze minute ". Rythme, résurgence du velvet, balades, autant de clichés propre au rock, son histoire jalonnent les morceaux de Post Gods. Le contenu : amour, sexe, fric, voiture, premier émoi, première souffrance, éléments biographiques… en somme le florilège de la vie récurrent à cette histoire de la musique. Le projet ne serait pas complet si Post Gods ne figurait pas sur le site internet incontournable des groupes indépendants qui souhaitent faire connaître autrement leur musique qu'en passant par les majors, j'ai cité www.myspace. com.
À ceci près que " my space " est devenu lui-même un marché très important et semble s'éloigner de son objectif premier et s'étendre à d'autres objets de communication. Mais, la boucle est bouclée pour DMC… Reste le concert : se mettre dans la peau et l'esprit d'un rockeur, chanteur et leader d'un groupe. Flipper tout à coup à l'idée du concert. Quelle sera la réception d'une telle expérience ? Comment sera-t-elle vécue par le public et l'artiste ? L'idée est belle, excitante, devient absurde de la concrétiser. Pour qui, pour quoi ? Réfléchir au public dans l'attente de l'écoute et du jeu de scène. N'être ni dans la performance artistique, ni dans un concert. Où se situe l'œuvre, dans le concept ou sa matérialité (chansons, groupe, répétitions, concert dans un centre d'art) ? Comment définir cet objet et son objet ? Là est peut-être tout l'enjeu, sa perte, le retour à l'anti-art punk, mais néanmoins cadré dans une époque dite et redite à n'en plus finir post-moderniste, post-historique, post, post, post, Post Gods. Pour finir l'emballage, Post Gods se produira dans un lieu peu convenu pour un concert, celui d'un centre d'art contemporain, entretenant l'ambiguïté du statut de ce groupe de rock en tant qu'œuvre.
L'identité hybride de Post Gods en tant qu'œuvre alimente la démarche de DMC : s'afficher dans une filiation de l'art conceptuel, tout en y insufflant une part de vie, de romantisme et d'intimité. Jouer avec les clichés d'un art mettant à distance la subjectivité, l'émoi et les clichés de la vie, surtout quand ils touchent à l'amour. [" L'art est art – en tant qu'art ", Ad Reinhardt, 1962 ; " Love is Love as Love ", David Michael Clarke, 2006]. DMC aime bien aussi mettre sa copine à contribution ! Avec Post Gods, il rejoint et reprend l'histoire des liens de Dan Graham, Tony Oursler, Laurence Wiener avec le rock, comme une transposition actuelle, réelle et plastique de ces liens. Enfin avec Post Gods, DMC envisage le rock comme un mythe, une icône, un instant comme un signe, un cliché à activer, mais jusqu'où ?
La touche finale du projet : le concert samedi 26 mai 2007 20h30 au Wharf, centre d'art contemporain de Basse-Normandie, Hérouville-Saint-Clair. À ce moment précis l'artiste ira au-delà du concept. Il entrera dans sa propre représentation, ne posera pas seulement l'idée mais l'incarnera. Une incarnation digne de l'approche religieuse du rock soulevée par Dan Graham dans Rock My Religion.
DMC se laissera-t-il prendre à l'incarnation de Post Gods ?
Anne Cartel, 20 mai 2007
infos: www.myspace.com/Postgods
